Pourtant, c’est d’abord comme plasticien qu’il s’est exprimé, avant de devenir cinéaste. Ses œuvres, mêlant cinéma, photographie, peinture et musique, explorent les profondeurs de l’inconscient et les zones d’ombre de l’âme humaine, thèmes qu’il aborde déjà lors de ses années d’étudiant à la Pennsylvania Academy of the Fine Arts.
Les œuvres de Lynch s’inspirent notamment de peintres comme Wassily Kandinsky, Edward Hopper ou Francis Bacon. On retrouve dans ses films l’abstraction émotionnelle de Kandinsky, les atmosphères silencieuses et suspendues de Hopper, ou encore les figures déformées et inquiétantes de Bacon.
La peinture occupe ainsi une place essentielle dans sa pratique artistique. Lynch peint quotidiennement depuis les années 1960, abordant la toile comme un geste direct et viscéral. Il travaille à partir de matières lourdes et texturées, huile, plâtre, sable, poussière ou objets intégrés, dans des gammes souvent sombres.
Ses tableaux mettent fréquemment en scène des figures humaines esquissées, parfois accompagnées de textes brefs, menaçants ou absurdes, tels que « Man throwing up » ou « No one is listening ». Les personnages semblent souvent prisonniers de cadres étroits, comme figés dans un instant de rêve ou de cauchemar.
Cette esthétique, marquée par la répétition, l’inachevé et la matérialité de la surface, rapproche son travail d’une forme d’art brut et du gothique moderne américain. Lynch s’inscrit ainsi dans une tradition artistique qui explore la face sombre du quotidien, aux côtés d’artistes comme Ivan Albright ou Edward Kienholz, où le banal peut basculer à tout moment dans l’inquiétant.

Dans ses œuvres plastiques comme dans ses films, Lynch explore des thèmes récurrents : l’inconscient, le rêve, la violence latente et les zones d’ombre de l’âme humaine.
Ces motifs apparaissent dès ses premières expérimentations artistiques et se prolongent dans son cinéma.
Son entrée dans le monde du cinéma ne s’est pas faite par mimétisme ou par passion, mais suite à la découverte d’un élément constitutif du dispositif cinématographique, en l’occurrence le mouvement :
« J’avais peint un tableau […] presque totalement noir. Il y avait une figure, juste au centre de la toile. Je regarde cette figure, j’entends un bruit de vent et je vois une sorte de mouvement. Et j’ai eu l’espoir que le tableau soit vraiment capable de bouger, rien qu’un petit peu. Et voilà. » (Chris Rodley, « Entretiens avec David Lynch », Cahiers du Cinéma, p.30)
Pour Lynch, le cinéma n’est pas seulement un moyen de raconter une histoire. Il cherche avant tout à produire des sensations visuelles et psychologiques, comme le résume sa citation :
“Le cinéma n’est pas fait uniquement pour raconter une histoire, mettre en scène des mots et des dialogues, mais aussi pour créer une ambiance.” (David Lynch, interview à Beaux Arts Magazine, 2007)
Le cinéma apparaît ainsi pour David Lynch comme une extension naturelle de la peinture : un moyen de donner vie aux images et d’explorer plus profondément les sensations, les atmosphères et les états psychiques que la toile seule ne permet pas toujours de déployer.
Peinture et cinéma participent alors d’un même projet artistique : représenter l’invisible, en particulier les territoires de l’inconscient. Les images de Lynch ne cherchent pas tant à illustrer une narration linéaire qu’à faire émerger des fragments de rêve, des peurs enfouies ou des sensations difficiles à formuler. Ses tableaux comme ses films fonctionnent souvent selon une logique proche de celle du rêve, où les images se succèdent par association plutôt que par causalité.
Cette exploration de l’inconscient est particulièrement visible dans des œuvres comme Lost Highway, où l’identité du personnage principal se transforme de manière inexplicable, brouillant les frontières entre réalité et fantasme. De même, la série Twin Peaks explore les forces obscures cachées derrière l’apparente tranquillité d’une petite ville américaine. Le rêve, le double et les figures inquiétantes — comme l’espace onirique de la Black Lodge — y incarnent les tensions psychiques et les zones d’ombre de l’esprit humain.
Ainsi, que ce soit par la matière picturale ou par l’image filmée, l’œuvre de Lynch peut être comprise comme une tentative de donner forme à l’inconscient, de rendre visibles ces forces souterraines qui échappent habituellement au regard rationnel.

La photographie, présente dès ses débuts, s’affirme dans les années 1990. Lynch capte des intérieurs vides, des corridors, des usines désaffectées, ou des corps fragmentés dans des mises en scène simples mais dérangeantes. L’exposition Small Stories (Maison Européenne de la Photographie, 2014) montrait ce versant intime à travers une quarantaine d’images conçues comme des récits ouverts. Avec Factory Photographs, il saisit la poésie sombre de l’industrie abandonnée, brouillard et vapeur enveloppant des architectures déchues. Dans Nudes (2017) et Digital Nudes (2021), il explore la sensualité et la vulnérabilité des corps nus, toujours dans un silence tendu qui laisse au spectateur le soin d’interpréter.

La lithographie, pratiquée surtout à Paris, impose à Lynch un rythme lent et méditatif. Ses estampes, souvent en noir et blanc, parfois rehaussées de rouge, représentent des maisons isolées, silhouettes fragiles, ciels menaçants. L’ombre y prend une place centrale, les formes semblent prêtes à disparaître. Les titres manuscrits, brefs et énigmatiques (“This Man Was Shot”, “Bad Man”), perturbent le sens plutôt qu’ils ne le guident. Présentées notamment lors de David Lynch. Dreams. A Tribute to Fellini (2020), ces images agissent comme des “rêves gravés dans la pierre”, ouvrant des failles plus qu’elles ne racontent une histoire.

Cette logique d’images ouvertes se retrouve également dans son cinéma. Dans des films comme Blue Velvet ou Mulholland Drive, Lynch construit des récits marqués par le rêve, le double et l’ambiguïté. Son art invite le spectateur à projeter sa propre interprétation. Comme dans ses photographies ou ses lithographies, ses films reposent sur une atmosphère, des fragments de mémoire, laissant souvent les histoires se conclure sur des fins ouvertes.