ÉDLJC décrypte l’actualité - Martin Parr, Global Warning – un reporter du quotidien

Retour sur l’exposition « Martin Parr, Global Warning » au Jeu de Paume du 30 janvier au 24 mai 2026.
« Avant d’être oubliés, nous serons changés en kitsch. Le kitsch, c’est la station de correspondance entre l’être et l’oubli. » Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, Paris, Gallimard, 1989

Le kitsch c’est ce moment où ce qui était historique devient vulgaire, où ce qui était extraordinaire devient laid et banal. Et ce sont précisément ces moments ancrés dans le temps et dans l’espace que Martin Parr propose à notre regard. Cartes postales d’une époque charnière à la frontière entre la prospérité des Trente Glorieuses et les dérives de l’anthropocène, ses photographies captent l’ordinaire du quotidien, et, tout en s’en riant, le transmutent en art.  

L’exposition « Martin Parr — Global Warning », dans une brillante rétrospective, nous donne un ultime aperçu des clichés iconiques de l’artiste décédé le 6 décembre 2025 à Bristol. Le commissaire d’exposition Quentin Bajac relit ici son œuvre à l’aune du désordre généralisé de notre époque.

Une satire grinçante mais toujours souriante

Martin Parr se démarque radicalement de la photographie traditionnelle, humaniste, empathique, éplorée, qui s’afflige des misères de notre temps et vient se recueillir devant les désastres contemporains… Selon lui, la photographie n’a pas pour vocation d’ennoblir la souffrance. Non, la photographie telle que la conçoit Martin Parr se concentre sur le quotidien, le trivial, le prosaïque. Loin des reportages sur les guerres, les catastrophes, les famines, il présente un autre type de désolation : sous la frénésie qui anime ses clichés se cache une vague impression d’ennui, un sourd désoeuvrement. Entre critique sociologique et témoignage anthropologique, il montre sans fard la classe moyenne et la société de consommation. Ses clichés sont autant de miroirs tendus à la société occidentale qu’il embrasse et saisit pour révéler sous la pleine lumière éblouissante tantôt du soleil et de ses UV, tantôt des néons clignotants des supermarchés, la réalité du quotidien. La photographie ci-contre (Mar del Plata, Argentine, 2014) manifeste l’humour parfois grinçant de Martin Parr. On y voit  s’accumuler des vacanciers bronzés, parfois jusqu’au coup de soleil, maillots de bain aux couleurs trop vives, enseignes publicitaires, au point que le paysage marin disparaît sous la marée humaine.

Martin Parr/Magnum Photos, Mar del Plata, Argentine, 2014, Photo © Victoire Gheleyns

En contrepoint, il fixe aussi la saleté, les déchets, autant de traces laissées par la société consumériste sur le paysage dont elle use et abuse. Prenons sa série New Brighton, Angleterre, Royaume-Uni, 1983-1985. Dans la photographie ci-contre, le sujet de l’image se déplace de la famille qui pique-nique vers les déchets qui s’amoncellent sur le sol. En photographiant l’humain et ses traces dans l’espace, Martin Parr dénonce satiriquement la société de consommation et ses dérives vis-à-vis de l’environnement.

Martin Parr/Magnum Photos, New Brighton, Angleterre, Royaume-Uni, 1983-1985, Photo © Victoire Gheleyns

Martin Parr qualifie son œuvre de « divertissement qui contient un message sérieux » : ses photographies aux couleurs criardes et aux motifs éclatants nous dévoilent les travers et dérives de la société de consommation. Il s’emploie à capter tout ce qui « ne mérite pas mieux qu’un éclat de rire, mais le mérite pleinement », et dresse le portrait  acerbe, sourire au lèvre, de notre monde contemporain. Il faut noter que son ironie mordante s’inscrit directement dans la tradition satirique britannique, depuis John Dryden et ses pièces satiriques (notons son fameux Marriage A-la-Mode, 1672) jusqu’à William Hogarth et ses tableaux plein de piquant.

Une technique rodée

Martin Parr revendique la filiation de John Hinde, maître de la carte postale aux couleurs hyper-saturées et aux images pittoresques. Ses cartes représentaient un idéal factice pour vendre un rêve de bonheur manufacturé. Les photographies de Martin Parr utilisent plusieurs procédés techniques afin de reprendre cette  esthétique tout en la mettant à distance. Son utilisation du « ring flash » lui permet ainsi d’éliminer les ombres portées directionnelles, pour créer une lumière plate et clinique qui isole le sujet de son contexte : sa série Common Sense (1999) utilise ce procédé pour sortir les sujets triviaux de leur contexte — l’univers du kitsch. Le flash et la saturation des couleurs permettent de mettre de la distance entre la réalité et ses photographies, et c’est en partie de ce décalage que naît le rictus voire le rire que provoquent ses photographies. Par ailleurs, l’objectif macro a la spécificité de donner une texture particulière aux matières captées par l’appareil photo. Les textures semblent visqueuses, les peaux apparaissent plus luisantes, les aliments graisseux maculent l’image et attaquent visuellement le spectateur.

Martin Parr/Magnum Photos, Série Common Sense, 1999, Photo © Victoire Gheleyns

Enfin, la haute résolution confère à ses photographies un caractère hyper-réaliste : la multitude de détails assaille le spectateur. À cette caractéristique, se substitue parfois l’utilisation du gros plan. Le photographe se concentre en effet sur un détail significatif qui apparaît grossi de façon démesurée, parfois grotesque, au centre de l’image. Il s’agit de représenter un individu particulier représentatif de la société, tandis qu’à l’arrière-plan apparaissent une multitude d’individus similaires, qui illustrent cet épiphénomène dont le gros plan en est l’archétype.

Martin Parr/Magnum Photos, Photo © Victoire Gheleyns

Martin Parr, chroniqueur de notre temps

Théâtre de l’ordinaire, l'œuvre de Martin Parr se concentre sur quelques  visages déformés, des situations parfois grotesques, la trivialité du quotidien.

Mais ses photographies ne sont pas des actes militants de dénonciation. Non. Il s’agit aussi de figurer, de conserver… sans figer car ses photos sont toujours bruissantes, grouillantes, mouvantes. Le photographe, par son œuvre, garde en mémoire la vie de la classe moyenne, ses habitudes, ses us et coutumes… Mêlant le kitsch et le vulgaire, Martin rend hommage à la culture populaire, qui a envahi les plages, les supermarchés, les monuments des grandes villes, les sites touristiques… et a réussi à s'imposer dans l’imaginaire de tous. Ces reportages anthropologiques et sociologiques sont autant de traces des travers de nos sociétés mondialisées qu’il n’a cessé de parcourir pour les immortaliser.

Ses photographies à l’ironie mordante se font parfois documentaires, comme c’est le cas de la photographie ci-contre (New Jersey, Etats-Unis, 1998), qui immortalise le personnel d’un supermarché. Martin Parr se fait ici plus tendre, et le cliché devient un hommage à ces travailleurs.  

Martin Parr/Magnum Photos, New Jersey, Etats-Unis, 1998, Photo © Victoire Gheleyns

Parfois, il quitte aussi l’humour et la dérision pour exposer des images douces-amères, comme cette photographie (Tokyo, Japan, 2000) qui représente un amas de mégots de cigarette. Ces derniers occupent la totalité de l’image, alors qu’une image de deux chatons s’y superpose. Le décalage qui résulte de cette association d’images prête à la réflexion.

Martin Parr/Magnum Photos, Tokyo, Japan, 2000, Photo © Victoire Gheleyns

Un monde en raccourci

Dans les photographies de Martin Parr, les bornes géographiques et sociologiques semblent s’abolir pour présenter un monde homogène. Sa série It’s a small world, paradoxalement exposée partout dans le monde, immortalise des touristes en k-way de toute nationalité brandissant une armada d’appareils photos pour immortaliser des paysages, des monuments auxquels ceux qui posent tournent résolument le dos. Martin Parr pointe ici la frénésie touristique où s'abîme le monde contemporain : le voyage est devenu une simple quête d’exotisme standardisée et uniformisée. Le monde est réduit à une liste de course dont il faut cocher les items qu’on a pu voir et photographier, et dont on a ramené la preuve de la visite — quelques bibelots sans valeur qui traînent sur une étagère et prennent la poussière. Par ailleurs, le photographe pointe aussi la dangereuse uniformisation d’un monde désormais mondialisé : les métropoles, les paysages aux quatre coins de la Terre sont indifférenciables, interchangeables. Ainsi, dans l’exposition, les plages japonaises côtoient les plages d’Amérique latine et du Sud de la France sans que des différences majeures soient perceptibles.

Martin Parr/Magnum Photos, Tour de Pise, Italie, 1990, Photo © Victoire Gheleyns

Le photographe tend aussi à l’exhaustivité sociologique. Il a certes commencé par documenter les comportements de la classe ouvrière. Notons parmi tant d’autres sa série The Last Resort dont les vacanciers sont les sujets. Son cliché New Brighton, Angleterre Royaume-Uni (1983-1985) montre une scène de vacances bien étrange. Les vacanciers en maillot de bain tentent de bronzer sous un ciel désespérément gris, tandis que la plage est remplacée par des dalles de béton, et le traditionnel parasol est supplanté par la présence menaçante d’une machine rouillée, relique d’une ville post industrielle qui ne parvient pas à s’adapter au monde contemporain. Martin Parr illustre ici la résignation de la classe moyenne qui rejoue à sa façon le rituel du bain méditerranéen. Cependant, notons que toutes les classes sociales sont renvoyées dos à dos, des classes ouvrières à la haute société en passant par la classe moyenne qu’il a tant photographiée. Courses hippiques, garden parties, foires réservées aux millionnaires, rien n’échappe à son œil aiguisé.

Martin Parr/Magnum Photos, New Brighton, Angleterre, Royaume-Uni (1983-1985), Photo © Victoire Gheleyns

Pointant les déséquilibres et dérives de nos sociétés, les photographies de Martin Parr immortalisent les comportements humains aux quatre coins du monde. Précis sans être voyeurs, ses clichés offrent un tableau lucide, tantôt satirique, tantôt attendri du genre humain et de son rapport à l’environnement. Grâce à un savant travail de condensation, ses clichés saturés en couleur sont devenus iconiques. Sans fards, sans complaisance, Martin Parr capte le monde tel qu’il est : il « trouve (…) l’extraordinaire dans l’ordinaire ».

Par Victoire Gheleyns, co-responsable commercial pour le mandat 25-26