ÉDLJC décrypte l’actualité - Le Désespéré de Gustave Courbet

Retour sur l’histoire de l’exceptionnelle exposition du Désespéré de Gustave Courbet au musée d’Orsay

Le monde de l'art a été ébranlé ce lundi 13 octobre 2025, suite à la révélation du propriétaire du célèbre Autoportrait de l'artiste de Gustave Courbet (1819-1877). Minute, ne vous mettez pas dans un état pareil et revenons d'abord sur l'histoire qui l'a mené sur les cimaises du musée d'Orsay !

Gustave Courbet, Autoportrait de l'artiste, dit aussi Désespoir, ou encore Le Désespéré, vers 1844-1845, huile sur toile. Prêt de longue durée de Qatar Museums, 2025 © Musée d’Orsay / Laëtitia Striffling-Marcu

Le prêt

Depuis le 14 octobre 2025, Autoportrait de l'artiste, dit aussi Désespoir, ou encore Le Désespéré est exposé à Paris pour une durée de cinq ans. Cette nouvelle en elle-même est un événement, la dernière exposition de la toile remontant à 2008, lors de la rétrospective dédiée à l'artiste franc-comtois au musée Fabre de Montpellier. Or, elle est maintenant la propriété de Qatar Museums, l'organisme de développement des musées de l’émirat, qui l'a acquise pour la somme d'environ cinquante millions d’euros. Et il est vrai qu'il y a de quoi être surpris car la vente, qui a eu lieu en 2014, s'est déroulée dans le plus grand des secrets. Depuis la mort de Gustave Courbet survenue en 1877, le tableau a toujours appartenu à des particuliers.

La manière dont l'œuvre a été acquise par le Qatar est expliquée  dans une tribune du Monde parue le 21 octobre dernier. La France a opté pour la diplomatie mais la presse s'insurge, la procédure « Trésor national » aurait due due être saisie suite à la demande d’un certificat d'exportation. Ce classement permet de bloquer, pendant trente mois, la sortie du territoire d'une œuvre d’intérêt patrimonial majeur afin de permettre la réunion des fonds nécessaires à son acquisition et à son entrée dans les collections nationales. Les fonds sont acquis le plus souvent par une souscription très largement défiscalisée. Cependant, l’accord-cadre signé encadrant la procédure n’autorise que temporairement la sortie du territoire du Désespéré. Cet accord prévoit que le tableau soit alternativement exposé à Paris et à Doha, capitale de l'Émirat. Le musée d’art moderne et contemporain qui l'accueillera dans cinq ans, l’Art Mill Museum, est encore en projet et ouvrira en 2030.

Le projet architectural de l’Art Mill Museum, à Doha, par le cabinet d’architecture chilien ELEMENTAL, fondé par Alejandro Aravena. Photo service de presse. © Qatar Museums

La convention de prêt a été signée en avril dernier avec la présidente de Qatar Museums, Sheykha Al-Mayassa bint Hamad bin Khalifa Al Thani. Sylvain Amic, président des musées d’Orsay et de l’Orangerie nommé en 2024 et mort brutalement en août dernier, a beaucoup œuvré pour mener à bien cet accord. Il était un éminent spécialiste de l’œuvre de Courbet, ainsi que l’un des commissaires de la rétrospective consacrée à l’artiste en 2007-2008 à Paris, New York et Montpellier. La présentation du Désespéré au musée d’Orsay lui est dédiée.

Le tableau

Gustave Courbet l'a peint à l'âge de 25 ans, seulement, il ne le signe qu'en 1873, avant son exposition. La toile reste dans son atelier jusqu'à sa mort, l'artiste l'ayant même emmenée avec lui durant son exil en Suisse.

La composition resserrée concentre l'attention sur le visage angoissé de l'artiste, en particulier son regard.

Selon Paul Perrin, conservateur en chef du Musée d’Orsay :

« Le Désespéré est unique dans la production d’autoportraits de Courbet parce que c’est le plus halluciné, c’est le plus fort en termes d’expression des émotions et des sentiments ».

Courbet est un peintre connu pour son nombre foisonnant d'autoportraits,  tout comme Dürer, Raphaël ou encore Frida Kahlo. La pratique de l'autoportrait est un exercice de style tout à fait intéressant puisqu’il permet l’affirmation de la condition de l’artiste. L'œuvre ici étudiée témoigne de la maîtrise picturale du peintre mais montre aussi l’expression exaltée du désespoir.

« J'ai fait dans ma vie bien des portraits de moi [au] fur et [à] mesure que je changeais de situation d'esprit. J'ai écrit ma vie en un mot. » – écrit Gustave Courbet à Alfred Bruyas en 1854. 

Parmi les autoportraits de l'artiste franc-comptois, citons par exemple Autoportrait dit Courbet au chien noir, peint entre 1842 et 1844. Il y représente sa région natale en arrière plan et c'est aussi cette toile qui permit au peintre d'être admis pour la première fois au Salon, en 1844. Une œuvre intéressante et qui rejoint la pensée de Courbet comme mentionnée plus haut est L'Homme blessé de 1844-1854. Un homme d'âge mûr est allongé contre un arbre, les yeux fermés. Sa chemise blanche est ouverte et tachée de sang à la poitrine. Une épée est posée à ses côtés. Tout concorde, comme si un duel avait eu lieu auparavant. Le visage de Courbet est facilement identifiable l’associant à la figure de l'artiste héroïsé par la souffrance, une thématique romantique. Seulement, une étude aux rayons X a révélé que le peintre a repris le tableau original dix ans plus tard. Sous les couches rajoutées de peinture à l’huile, on découvre un Courbet plus jeune, imberbe avec tout contre lui, une jeune femme. Il s’agissait de son ex-compagne Virginie, qui après dix ans de vie commune, et dont l’union a vu naître un enfant, décide de le quitter. Courbet choisit donc d’effacer ces traces de bonheur passé en confondant secrètement la douleur causée par l’amour déçu avec celle d’une blessure physique. 

Gustave Courbet, Courbet au chien noir, 1842-1844, huile sur toile, Paris, Petit Palais. © Petit Palais / Roger-Viollet
Gustave Courbet, L'Homme blessé, entre 1844 et 1854, huile sur toile. © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Afin de prolonger le thème des portraits, le Petit Palais à Paris, présentera l'exposition « Visages d’artistes » du 18 mars au 18 juillet 2026. Elle sera consacrée aux portraits et autoportraits d’artistes de Gustave Courbet à Annette Messager.

Par Clélia Gouin, chargée qualité pour le mandat 25-26